jeudi, janvier 1, 2026

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ENDETTEMENT, NOTATION FINANCIÈRE, EMPRUNT OBLIGATAIRE…Analyse et décryptage par les experts Philippe Urbain Sarr et Mouhamadou Lamine Fall

Entre recours soutenu aux marchés financiers, tensions sur la dette publique et dégradation des notations souveraines, le Sénégal navigue dans un contexte économique exigeant. Philippe Urbain Sarr et Mouhamadou Lamine Fall, Directeurs Associés et Fondateurs du cabinet Delta Wealth Management livrent une analyse pointue et éclairée sur les stratégies d’endettement du Sénégal, la perception des investisseurs et les perspectives économiques à l’horizon 2026.

En 2025, le Sénégal a effectué quatre sorties sur le marché financier régional à travers des emprunts obligataires par Appel public à l’épargne (APE). Dans la même dynamique, l’État a également eu recours à plusieurs reprises aux émissions de Bons et Obligations du Trésor (MTP). Quelle lecture faites-vous de ces opérations, que certains jugent récurrentes ?

Le Sénégal a effectué trois sorties sur le marché financier régional de la BRVM en 2025 via des emprunts obligataires par syndication (Appel Public à l’Epargne) avec un objectif de mobilisation de 900 Milliards FCFA, soit 300 Milliards Francs CFA par émission. Au final, un montant total de 1 219 Milliards FCFA, soit un taux de couverture des besoins de 135,44%, montrant ainsi la confiance des investisseurs sur l’Etat du Sénégal via le marché de la BRVM. A la suite de cela, le même émetteur est actuellement en train de réaliser une quatrième opération pour un objectif recherché d’un montant de 400 Milliards FCFA qui semble être en bon voie pour une couverture totale. En parallèle, l’Etat du Sénégal continue de multiplier également ses interventions sur le Marché des Titres Publics avec les émissions par adjudication encadré par l’UMOA-TITRE. Sur ce marché, un montant total de 1 981 Milliards FCFA a été collecté sur l’année 2025.

Ce dynamisme traduit la volonté de l’État de sécuriser les ressources nécessaires au financement du développement, notamment pour les projets d’infrastructures, l’éducation, la santé et le renforcement du tissu économique. Il convient de noter également que ce dynamisme s’explique aussi par le fait que l’Etat du Sénégal lève des fonds sur les marchés pour le refinancement de la dette arrivant à échéance.

Par ailleurs, il convient de noter la régularité de ces opérations pourrait refléter pour certains observateurs une dépendance excessive aux marchés financiers, ce qui pourrait fragiliser la perception de la gestion budgétaire. Toutefois, il est important de noter que dans un environnement caractérisé par des besoins de financement croissants et une mobilisation encore limitée des ressources fiscales, les concours aux marchés financiers sous-régionaux constituent des instruments stratégiques pour diversifier les sources de financement et maintenir un équilibre prudent entre dette extérieure et dette locale.

Quel peut être l’impact de ces levées de fonds sur la soutenabilité de la dette, dans un contexte de tensions économiques marqué par une controverse autour du niveau jugé élevé de l’endettement public ?

Avant d’analyser l’impact des levées de fonds réalisées en 2025, il convient d’abord de replacer la question de la dette publique sénégalaise dans son contexte économique et institutionnel actuel. La soutenabilité de la dette ne se mesure pas uniquement au nombre d’émissions réalisées, mais s’apprécie à partir d’un diagnostic global de la situation des finances publiques, marqué ces derniers mois par une intensification du débat sur le niveau réel de l’endettement.

Ce débat a été largement nourri par la publication du rapport d’audit de la Cour des comptes, qui a mis en évidence des écarts dans la comptabilisation de certains engagements financiers de l’État estimé à près de 7 milliards de dollars US), ramenant ainsi le taux d’endettement en 2024 à 99,67% contre 74,67% initialement par la Cour des Comptes, puis 119% avec un audit réalisé par le FMI avec un déficit budgétaire à 12% du PIB.

Les ajustements opérés ont conduit à une réévaluation de l’encours de dette (23 666,8 Milliards FCFA en 2024 avec un PIB de 19 888,1 Milliards FCFA), désormais perçu comme plus élevé que les chiffres antérieurement communiqués. Cette clarification a eu un effet immédiat sur l’analyse de la soutenabilité en renforçant la prudence des acteurs économiques et accentué la sensibilité autour de toute nouvelle levée de fonds. Il faut noter que dans ce cas de figure, ce n’est pas seulement le stock qui pose problème mais le service de la dette qui risque d’évincer les dépenses sociales.

Dans ce contexte marqué à la fois par une exigence accrue de transparence et par un encadrement renforcé de la politique budgétaire, l’impact des levées de fonds sur la soutenabilité de la dette dépend de plusieurs facteurs : le coût des emprunts (souvent de 6,40% à 6,95%), leur maturité (de 12 mois à 120 mois), la structure de la dette et l’efficacité des investissements financés. A titre de comparaison, les émissions par APE sur la maturité de 5 ans affichait un taux de 6,15% en 2023 et 6,25% en 2024, alors que sur l’année 2025, le taux sur cette même maturité ressort à 6,60% sur 2025, soit une hausse de 35 pbs.

Si les ressources levées sont utilisées pour des projets générateurs de croissance, comme les infrastructures énergétiques ou de transport, elles peuvent contribuer à améliorer la capacité de remboursement future et donc soutenir la soutenabilité de la dette. En revanche, un recours excessif aux marchés pour financer des dépenses de fonctionnement courantes pourrait accentuer le poids de la dette et générer des tensions budgétaires.

Il est donc crucial de maintenir un équilibre entre les besoins immédiats de financement et la capacité future du pays à honorer ses engagements, en privilégiant des instruments à taux compétitifs et des maturités longues, afin d’éviter un effet boule de neige sur les encours de dette.

Le Sénégal a récemment vu ses notes souveraines dégradées par les agences de notation internationales. Quels effets cette situation peut-elle avoir sur la perception de la signature du pays auprès des investisseurs ?

En 2025, le Sénégal a vu ses notes souveraines dégradées par les principales agences internationales. S&P a abaissé sa note à CCC+ (novembre 2025) à long terme, avec perspective négative, tandis que Moody’s a réduit la note du pays à Caa1 (octobre 2025), également avec perspective négative. Ces ajustements reflètent les inquiétudes des agences quant à la trajectoire de la dette publique signalant aux investisseurs un risque de crédit accru. Une telle situation pourrait entrainer un accès plus limité et couteux aux marchés internationaux avec des attentes de rendements plus élevés et une sélection plus stricte des souscripteurs, notamment parmi les investisseurs institutionnels sensibles à la qualité de crédit.

Dans ce contexte de dégradation de note (catégorie « spéculative très risquée » de S&P), il faut noter que certains fonds d’investissement internationaux ont l’obligation légale de céder leurs titres sénégalais pour respecter leur allocation de risque, ce qui explique la hausse des taux. Par exemple, les eurobonds de l’Etat du Sénégal à longues échéances ont vu leurs rendements sur le marché secondaire grimper autour de 11-12,5% contre 7-8% avant les annonces de dégradation, marquant ainsi une prime de risque plus élevé pour compenser la baisse de qualité de crédit.

Cependant, il ne faut pas interpréter cette dégradation comme une incapacité du Sénégal à honorer ses dettes. Elle reflète plutôt une prudence accrue des agences face à l’évolution de la dette publique et aux risques économiques globaux. Les investisseurs avisés continueront d’évaluer la stabilité macroéconomique, la qualité des projets financés et la solidité institutionnelle, en complément des notations. Ainsi, la communication transparente sur la stratégie de gestion de la dette, la planification budgétaire et le suivi des investissements devient un outil essentiel pour maintenir la confiance des marchés, même en contexte de révision des notes souveraines.

Quelles stratégies d’endettement recommandez-vous afin de permettre au Sénégal de mobiliser des ressources tout en limitant l’aggravation de son encours de dette ?

Pour le Sénégal, mobiliser des ressources sur les marchés financiers reste essentiel afin de financer le développement, mais cela doit s’accompagner d’une stratégie prudente pour éviter une aggravation excessive de l’encours de la dette. En 2025, le pays a levé 1 219 Milliards FCFA sur le marché financier régional via trois émissions obligataires sur la BRVM avec un taux de couverture moyen de 135% et 1 981 Milliards FCFA sur le marché des titres publics (MTP). Ces chiffres montrent que les investisseurs continuent de faire confiance à la signature du pays (avec toujours une sursouscription sur les opérations) mais ils soulignent également la nécessité d’une gestion réfléchie de la dette et la recherche de solutions complémentaires comme la conclusion d’un accord avec le Fonds monétaire international (FMI) pour la libération du programme suspendu de 1,8 milliard de dollars US (~1200 Milliards FCFA). Cet accord permettrait de renforcer les réserves, de sécuriser une partie du financement externe et de réduire la pression sur les marchés régionaux.

Il serait ainsi préférable de continuer à diversifier les instruments et les sources de financement, en combinant emprunts régionaux, émissions internationales et financements concessionnels, afin de réduire la dépendance à un seul type de prêteurs, de maîtriser le coût global des financements et de lisser les échéances dans le temps. L’affectation des ressources levées vers des projets productifs, tels que les infrastructures énergétiques et de transport, l’éducation ou la santé, est cruciale pour générer de la croissance et améliorer la capacité future de remboursement, renforçant ainsi la soutenabilité de la dette.

Comment appréciez-vous les perspectives économiques et financières du Sénégal à l’horizon 2026 ?

À l’horizon 2026, les perspectives économiques et financières du Sénégal apparaissent contrastées, mais globalement porteuses d’opportunités à moyen terme, à condition que les déséquilibres actuels soient progressivement résorbés. Après une période marquée par de fortes tensions budgétaires, une réévaluation significative de l’encours de la dette publique et une dégradation des notations souveraines, l’économie sénégalaise aborde cette échéance dans un contexte de transition, où les enjeux de crédibilité, de discipline budgétaire et de relance de la croissance sont étroitement imbriqués. Par ailleurs, le gouvernement sénégalais a entrepris de nouvelles réformes sur le plan fiscal et douanier avec le « Plan de Redressement Economique et Social 2025-2028 » qui devrait rétablir la stabilité économique avec un déficit budgétaire qui passera de 12% du PIB à 3% d’ici 2027.

Un montant de 5 100 Milliards FCFA est attendu des mobilisations de ressources internes avec le renforcement de l’assiette fiscale (nouvelles dans secteur numérique, augmentations des droits de douanes, des taxes sur le tabac, l’alcool et les jeux, etc.). Toutefois, il convient d’être prudent sur la résorption de ce déficit de 12% à 3% en l’espace de 2 ans en tenant compte des facteurs ou chocs exogènes pouvant influencés l’économie comme les situations géopolitiques de la sous-région ou l’évolution du prix du baril de pétrole sachant que le secteur de l’hydrocarbure reste le fer de lance de la croissance économique sénégalaise.

Le taux de croissance attendu sur 2025 est de 7,8% alors que les perspectives tableraient en moyenne autour de 5,5% sur 2026-2028 grâce notamment au démarrage de la production pétrolière et gazière (Sangomar et GTA). À l’horizon 2026, la croissance économique pourrait se stabiliser à un rythme soutenu si les projets structurants atteignent leur phase de maturité et si l’environnement régional et international reste relativement favorable. Cette perspective constitue un élément clé pour la soutenabilité de la dette, dans la mesure où une croissance nominale robuste facilite mécaniquement le service de l’endettement.

Pour les marchés financiers, 2026 pourrait donc être une année de stabilisation et de confiance renouvelée, à condition que l’État poursuive sa stratégie de financement prudente, transparente et orientée vers des projets générateurs de croissance durable. Les investisseurs continueront de surveiller la discipline budgétaire, mais il convient de noter que le Sénégal dispose d’atouts solides pour maintenir sa crédibilité sur les marchés régionaux et internationaux.

Propos recueillis par la Rédaction

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