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ABDOULAYE LAM, DG GLOBAL ISLAMIC FINANCE & TRANSACTIONS: « La finance islamique représente une opportunité stratégique pour renforcer la souveraineté financière »

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Dans un contexte de diversification des sources de financement et de quête de solutions plus inclusives, la finance islamique s’impose progressivement comme un levier stratégique au Sénégal. Dans cet entretien, Abdoulaye Lam, Directeur général de Global Islamic Finance & Transactions, membre indépendant et président du comité d’investissement du Fonds Islamique de Relance, revient sur les avancées, les défis et les perspectives d’un secteur encore sous-exploité mais porteur d’opportunités pour l’État comme pour le secteur privé.

Quel regard portez-vous sur l’état actuel et les perspectives du marché de la finance islamique au Sénégal ?

Le Sénégal a franchi des étapes importantes, mais nous sommes encore au milieu du gué. Le pays a été pionnier dans l’espace UEMOA à travers le lancement de plusieurs initiatives structurantes en faveur de la finance islamique. On peut citer notamment le Programme de Développement de la Microfinance Islamique (PROMISE), l’expérimentation du contrat de Mourabahah par le PAMECAS à la suite d’une autorisation spéciale du Ministère des Finances, ainsi que les émissions de sukuk souverains. Ces initiatives ont démontré une réelle capacité d’innovation financière et une volonté institutionnelle d’explorer des instruments alternatifs.

Nous disposons également d’acteurs bancaires engagés, tels que la Banque Islamique du Sénégal (BIS), ainsi que des fenêtres islamiques comme Coris Barakah portée par la Banque Coris. Dans le secteur de la microfinance, les autorisations accordées à Taysir Microfinance et Al Rahma Microfinance, ainsi que le projet en cours de Bouchra Microfinance, confirment qu’il existe une demande réelle et structurée pour des produits financiers conformes aux principes de la finance islamique.

Cependant, le marché reste encore sous-exploité. L’offre demeure insuffisamment diversifiée : il n’existe pas encore de sukuk corporate, les fonds d’investissement islamiques sont limités, à l’exception du Fonds Islamique de Relance (FIR), filiale du FONSIS, et du fonds Khuwaylid en phase de démarrage et les instruments spécifiquement dédiés aux PME restent rares.

Par ailleurs, un besoin important de formation technique subsiste, tant au niveau des professionnels du secteur financier que des régulateurs et des juristes. Le développement durable de la finance islamique repose nécessairement sur un renforcement des capacités et une maîtrise approfondie de son ingénierie juridique et financière.

Les perspectives, en revanche, sont particulièrement prometteuses. Le Sénégal bénéficie d’une population majoritairement musulmane, d’une diaspora dynamique, d’un tissu entrepreneurial en quête de solutions de financement adaptées et d’une volonté affichée de diversifier les sources de financement de l’économie. Si ces atouts sont intégrés dans une stratégie nationale cohérente et coordonnée, le Sénégal peut légitimement aspirer à devenir un hub régional de la finance islamique en Afrique de l’Ouest.

Quelles opportunités concrètes la finance islamique peut-elle offrir à l’État et au secteur privé ?

La finance islamique offre trois leviers majeurs : la diversification des sources de financement, la mobilisation de l’épargne et l’inclusion financière. Pour l’État, elle constitue d’abord un outil stratégique de diversification des ressources financières. Les Sukuk permettent d’élargir la base d’investisseurs, notamment vers le Moyen-Orient et l’Asie, tout en finançant des projets structurants adossés à des actifs réels tels que les infrastructures, l’énergie, la santé ou les transports.

Elle offre également la possibilité de capter une épargne aujourd’hui insuffisamment intégrée au circuit financier formel. En effet, une partie significative de la population demeure réticente à recourir aux instruments conventionnels, pour des raisons de conviction ou de perception. La mise à disposition de produits conformes aux principes de la finance islamique constitue ainsi un puissant levier d’inclusion financière, tout en contribuant à l’élargissement progressif de l’assiette économique et fiscale.

Enfin, au-delà de la finance commerciale, il convient de souligner l’importance de la finance sociale islamique. Avec l’institutionnalisation du waqf par la loi de 2015 et les réflexions en cours sur l’institutionnalisation de la zakat, le Sénégal est en train de poser les bases d’une structuration transparente et efficiente de ces instruments. À terme, ceux-ci peuvent devenir de véritables leviers endogènes de lutte contre la pauvreté et de soutien à l’entrepreneuriat. Cette dynamique permettrait de réduire la pression budgétaire tout en renforçant la cohésion sociale.

Pour le secteur privé, la finance islamique propose des mécanismes adaptés aux réalités des entreprises sénégalaises :

  • des financements participatifs favorisant le partage des risques ;
  • des mécanismes adossés à des actifs, particulièrement pertinents pour l’acquisition d’équipements ;
  • un accès potentiel à des investisseurs internationaux à la recherche de placements éthiques et responsables.

Les PME, en particulier, peuvent y trouver une alternative crédible face aux contraintes du crédit classique. La logique de partenariat inhérente aux contrats islamiques peut également renforcer la discipline financière, la transparence et la qualité de la gouvernance.

Les sukuk peuvent-ils constituer une alternative crédible aux instruments classiques de financement des États ?

Oui, mais il faut parler de complémentarité plutôt que de substitution. Les sukuk sont des certificats d’investissement adossés à des actifs réels ou à des projets productifs. Contrairement aux obligations classiques fondées sur l’intérêt, ils reposent sur une logique de partage de revenus liés à un actif identifiable.

Pour un État, les avantages sont multiples :

  • élargissement de la base d’investisseurs ;
  • adossement à l’économie réelle ;
  • amélioration de l’image financière internationale ;
  • diversification du portefeuille de la dette.

Dans un contexte mondial marqué par la volatilité des marchés et la pression sur les finances publiques, avec une dette publique évaluée à près de  130% du PIB, diversifier les instruments devient une nécessité stratégique pour le Sénégal particulièrement.

Cela dit, les sukuk exigent une ingénierie rigoureuse, à travers une structuration juridique solide, une conformité réglementaire et une transparence dans la gestion des actifs. Leur crédibilité dépend donc de la qualité de la gouvernance et du cadre institutionnel. Les Sukuk ne remplacent pas les obligations conventionnelles. Ils les complètent. Une stratégie intelligente de gestion de la dette publique doit intégrer les deux instruments afin d’optimiser les coûts, les risques et l’attractivité du pays.

Pour conclure je dirais que, la finance islamique n’est plus un segment marginal. Elle représente une opportunité stratégique pour renforcer la souveraineté financière, mobiliser des ressources endogènes et soutenir un développement plus inclusif. Le véritable enjeu aujourd’hui n’est plus de savoir si la finance islamique a sa place au Sénégal.

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