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Anouar Ayache spécialiste en économie et finance « La restructuration est une mesure exceptionnelle… »

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Analyste économique et financier, consultant et entrepreneur, Anouar Ayache, diplômé de SUPDECO Dakar et de l’École Supérieure Polytechnique (ESP) de Dakar, livre dans cet entretien une analyse approfondie de la situation économique du Sénégal dans un contexte de forte pression sur les finances publiques et d’endettement élevé. Si le débat sur la soutenabilité de la dette sénégalaise alimente les discussions, l’expert considère néanmoins qu’une restructuration ne s’impose pas, pour l’heure, au regard de plusieurs facteurs économiques et financiers qu’il détaille dans cette interview.

Le Sénégal fait face à un contexte économique et financier caractérisé par un taux d’endettement qui dépasse les 120 % du PIB. Comment appréciez-vous cette situation ?

Je pense qu’il faut distinguer le constat, les responsabilités et les perspectives. Les différents audits des finances publiques ont permis d’établir un diagnostic plus fidèle de la situation budgétaire et financière du Sénégal. C’était une étape indispensable. Le Bulletin statistique de la dette publique que le Trésor vient de publier situe ainsi la dette de l’administration centrale à 23 667 milliards de FCFA à fin 2024, soit 119 % du PIB, et celle de l’ensemble du secteur public consolidé à 25 583 milliards, soit 128,6 % — c’est cette mesure la plus large qui dépasse aujourd’hui les 120 % évoqués. Aucun pays ne peut bâtir une stratégie de redressement sur des comptes inexacts. La vérité économique est toujours préférable à l’illusion.

En revanche, je considère que cette transparence aurait dû s’accompagner d’une communication plus stratégique afin de préserver la crédibilité de la signature souveraine du Sénégal. En finance, la confiance est un actif. Une signature souveraine est un patrimoine national ; elle appartient à la Nation et non à un gouvernement. Lorsqu’elle est fragilisée, c’est l’ensemble de l’économie qui en supporte le coût, à travers une hausse de la prime de risque, un renchérissement du coût du capital et un accès plus difficile aux financements.

Il faut également replacer cette situation dans son contexte international. Depuis plusieurs années, le durcissement de la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine, combiné aux tensions géopolitiques qui ont ravivé les pressions inflationnistes mondiales, a profondément modifié les conditions de financement. Le renforcement du dollar a renchéri le coût de la dette libellée en devises et réduit l’appétit des investisseurs pour les économies émergentes. Le Sénégal n’est donc pas un cas isolé ; il évolue dans un environnement financier mondial devenu beaucoup plus contraignant.

Pour autant, je refuse les lectures catastrophistes. Un ratio d’endettement, aussi élevé soit-il, n’est pas une condamnation. Il traduit un rapport entre un stock de dette et une richesse nationale qui évolue. Le véritable débat ne porte donc pas uniquement sur le volume de la dette, mais sur sa structure, son coût, sa maturité, sa soutenabilité et surtout sur l’utilisation qui en a été faite.

Une dette qui finance des investissements productifs prépare la croissance de demain. Une dette qui finance principalement des dépenses de fonctionnement réduit progressivement les marges de manœuvre des générations futures. C’est cette distinction qui me paraît essentielle.

Enfin, je pense que nous devons dépasser le seul indicateur de dette rapportée au PIB. La soutenabilité d’une dette s’apprécie également à travers la capacité d’un État à créer de la richesse, à mobiliser des recettes, à investir et à honorer durablement ses engagements. Le véritable défi du Sénégal n’est donc pas seulement de réduire sa dette, mais de construire une économie plus productive, plus compétitive et plus créatrice de valeur.

Je terminerai par une conviction qui résume ma pensée : un pays qui rembourse plus qu’il n’investit ne rembourse pas sa dette, il rembourse son avenir. La dette peut accompagner le développement, mais elle ne le remplace jamais. Seule la création durable de richesse permet de rendre une dette véritablement soutenable.

La notation souveraine du Sénégal a été plusieurs fois révisée à la baisse, réduisant les marges de manœuvre du pays sur les marchés internationaux. Quelles sont aujourd’hui les options qui s’offrent au Sénégal pour renforcer sa capacité de mobilisation financière ?

La dégradation de notre notation souveraine constitue un véritable signal d’alerte. Lorsqu’un pays voit sa note abaissée, ce n’est pas seulement son image qui est affectée ; c’est le coût de son financement qui augmente, sa capacité à mobiliser des ressources qui se réduit et, par ricochet, les conditions de financement de toute son économie qui se dégradent.

La première urgence est donc de restaurer la crédibilité financière du Sénégal. En finance, la crédibilité est un actif. Elle repose sur une gouvernance rigoureuse, une trajectoire budgétaire lisible, des institutions stables et une communication économique cohérente. Les marchés recherchent avant tout de la visibilité et de la prévisibilité.

Dans cette phase, j’ai souvent qualifié le FMI de mal nécessaire, et je maintiens cette position. Le FMI n’a jamais développé un pays. En revanche, il peut jouer un rôle de tiers de confiance auprès des marchés financiers. Son accompagnement peut contribuer à réduire la prime de risque, à rassurer les investisseurs et à faciliter progressivement le retour du Sénégal sur les marchés internationaux dans de meilleures conditions. Mais il ne doit jamais devenir le concepteur de notre stratégie économique. Le développement ne se construit ni à Washington ni dans les salles de marchés ; il se construit à Dakar, par les Sénégalais, selon nos priorités et notre vision.

Je pense également qu’il existe une véritable myopie de notation à l’égard des économies africaines. Les agences de notation jouent un rôle incontournable dans le fonctionnement des marchés internationaux, mais leur méthodologie tend souvent à surévaluer les risques politiques et institutionnels tout en sous-évaluant les perspectives de croissance, les réformes engagées et le potentiel économique de nos pays. Cette lecture renchérit mécaniquement le coût du capital pour l’Afrique. La meilleure réponse n’est pas de contester leurs évaluations, mais de renforcer nos fondamentaux afin que notre crédibilité s’impose progressivement.

Comment diversifier les sources de financement ?

Au-delà des marchés traditionnels, le Sénégal doit diversifier ses sources de financement. Nous devons renforcer nos partenariats avec les banques multilatérales de développement, notamment la Banque africaine de développement, dont les garanties permettent de réduire le risque perçu et d’améliorer les conditions de financement. Nous devons également développer des partenariats avec les fonds souverains du Golfe et certains investisseurs asiatiques, tout en restant vigilants. Il ne s’agit pas de remplacer une dépendance par une autre, mais de préserver notre liberté de décision en diversifiant nos partenaires.

J’insiste également sur une distinction qui me paraît essentielle : la dette finance un besoin ; l’investissement finance une capacité de production. Nous devons donc privilégier les investissements directs étrangers, qui partagent le risque avec l’État, plutôt que de recourir systématiquement à un endettement qui reporte l’intégralité de ce risque sur les finances publiques.

Nous devons également mieux mobiliser l’épargne nationale et celle de notre diaspora. Les Diaspora Bonds existent déjà, mais leur potentiel reste encore insuffisamment exploité. Ils gagneraient à être davantage orientés vers des projets productifs clairement identifiés, afin que les Sénégalais de l’extérieur deviennent non seulement des soutiens de leurs familles, mais aussi des partenaires du développement national.

Quel apport des hydrocarbures dont l’exploitation a démarré depuis juin 2024 ?

Enfin, nos ressources naturelles doivent être placées au cœur d’une véritable stratégie économique. Le projet gazier Yakaar-Teranga ne doit pas être considéré uniquement comme une opportunité d’exportation. À mes yeux, sa priorité est de garantir à notre appareil productif une énergie abondante, fiable et compétitive. Une industrie qui bénéficie d’un coût de l’énergie maîtrisé produit davantage, transforme plus facilement nos matières premières, attire les investisseurs et exporte avec plus de compétitivité. Les excédents pourront ensuite être valorisés sur les marchés internationaux afin de générer des recettes en devises.

Plus largement, les revenus issus de l’exploitation de nos ressources pétrolières et gazières devraient alimenter un fonds souverain destiné à financer la transformation structurelle de notre économie, les infrastructures stratégiques, la recherche, l’innovation et les investissements des générations futures. Nos hydrocarbures ne doivent pas simplement générer des recettes ; ils doivent permettre de bâtir une économie capable de créer durablement sa propre richesse, même lorsque ces ressources seront épuisées.

Au fond, retrouver des marges de manœuvre financières ne consiste pas seulement à emprunter davantage. Il s’agit de restaurer la confiance, de diversifier intelligemment nos sources de financement et de transformer ces ressources en capacités de production. La finance n’est pas une fin en soi. Elle doit être mise au service de la production, et la production au service de notre souveraineté économique.

Ces derniers mois, le marché domestique et régional a beaucoup été sollicité par l’État du Sénégal. Comment analysez-vous les différentes opérations constituées d’emprunts obligataires et d’émissions de titres publics ?

Il ne faut pas confondre un instrument de gestion financière avec une stratégie de développement. Dans le contexte actuel, le recours au marché régional était devenu pratiquement inévitable. Après la dégradation de notre notation souveraine et le renchérissement des financements internationaux, l’État devait continuer à assurer ses missions, honorer ses engagements et préserver la continuité du service public.

Le recours aux émissions obligataires n’est donc pas, en soi, le problème. Tous les États refinancent leur dette ; c’est une pratique normale de gestion financière. Le véritable enjeu n’est pas de rouler la dette, mais de faire croître la richesse nationale plus vite que cette dette. Si notre économie produit davantage, transforme davantage ses ressources, exporte plus de valeur ajoutée et enregistre une croissance durable, le ratio dette/PIB s’améliorera naturellement.

En revanche, je considère que cette stratégie ne peut être qu’une solution transitoire. Les rendements exigés sur le marché régional atteignent aujourd’hui des niveaux particulièrement élevés, proches de 8 % sur certaines maturités. Cela traduit une hausse de la perception du risque et renchérit progressivement le coût de notre financement.

J’aime dire que le Trésor n’emprunte plus seulement à 8 % ; il loue la confiance des marchés. Et plus notre crédibilité est fragilisée, plus ce loyer augmente. Restaurer la confiance est donc devenu un impératif économique autant que financier. Cette situation met également en évidence les limites de notre architecture monétaire. Depuis sa création, la BCEAO a été pensée avant tout comme une banque centrale de stabilité monétaire, dans une architecture largement héritée de la période coloniale et historiquement inspirée de la Banque de France. Cette stabilité a constitué un atout, mais elle ne répond plus, à elle seule, aux défis de développement de nos économies.

Dans ce contexte quelles doivent être les priorités du Gouvernement ?

Aujourd’hui, nos priorités sont différentes. Nous devons industrialiser notre économie, transformer localement nos matières premières, renforcer notre souveraineté alimentaire, soutenir l’innovation et accompagner la montée en puissance de notre secteur privé. Cela suppose une banque centrale davantage orientée vers le financement de l’économie productive. Une politique monétaire ne doit pas seulement protéger la monnaie ; elle doit aussi créer les conditions de la production, de l’investissement et de la création de richesse.

Enfin, je pense que chaque franc emprunté doit être considéré comme un investissement pour l’avenir. Ces ressources doivent financer des infrastructures productives, une énergie plus compétitive, une agriculture moderne, une industrie performante et le développement du capital humain. Le marché régional nous offre un délai ; à nous de le transformer en croissance durable. Car une dette, aussi bien gérée soit-elle, ne remplacera jamais une économie capable de créer durablement de la richesse.

Cette sollicitation fréquente du marché domestique par l’État ne risque-t-elle pas de limiter les chances du secteur privé sur ce marché ?

Oui, c’est un risque réel, et c’est même l’une de mes principales préoccupations. Lorsqu’un État mobilise une part importante de l’épargne disponible, les banques commerciales sont naturellement incitées à privilégier les titres publics. Le raisonnement est simple : elles obtiennent un rendement attractif avec un risque limité. C’est rationnel du point de vue bancaire, mais beaucoup moins du point de vue du développement économique.

Le résultat est un phénomène bien connu : l’effet d’éviction. Les entreprises, notamment les PME, rencontrent davantage de difficultés pour accéder au crédit. Or ce sont elles qui investissent, innovent, créent des emplois et génèrent durablement des recettes fiscales. La prospérité d’un État dépend d’abord de la prospérité de ses entreprises.

À cette difficulté s’ajoute un autre handicap : la dette intérieure. De nombreuses entreprises attendent encore le règlement de créances publiques. Ces retards de paiement fragilisent leur trésorerie, ralentissent leurs investissements et dégradent leur capacité à obtenir de nouveaux financements. L’apurement progressif de cette dette intérieure constituerait une véritable mesure de relance économique. Lorsque l’État paie ses fournisseurs, il ne fait pas une faveur ; il réinjecte immédiatement de la liquidité dans l’économie réelle.

Quelles stratégies pour un secteur privé compétitif ?

Mais le financement n’est qu’une partie de l’équation. Une entreprise a également besoin d’être compétitive. Et cette compétitivité dépend de plusieurs facteurs : le coût de l’énergie, la qualité des infrastructures, la logistique, la fiscalité, l’accès au foncier, la qualification de la main-d’œuvre et la stabilité de l’environnement des affaires.

Je considère notamment que le coût de l’énergie est aujourd’hui l’un des principaux freins à notre industrialisation. Une entreprise qui paie plus cher son électricité que ses concurrents perdimmédiatement en compétitivité. C’est pourquoi je défends l’idée que nos ressources gazières doivent d’abord permettre d’offrir une énergie abondante et compétitive à notre appareil productif avant d’alimenter les marchés d’exportation.

Je pense également qu’il est temps de revoir certains mécanismes de refinancement de notre système bancaire. Aujourd’hui, les titres publics constituent le principal collatéral accepté par la BCEAO, ce qui incite naturellement les banques à privilégier leur acquisition. Il serait pertinent d’élargir progressivement ces garanties à certaines créances des entreprises, notamment celles des PME répondant à des critères de qualité clairement définis. Cela contribuerait à orienter davantage de crédit vers l’économie productive.

Dans le même esprit, la BCEAO pourrait envisager des réserves obligatoires différenciées, afin d’encourager les banques qui financent davantage les entreprises productives. L’objectif n’est pas de contraindre les banques, mais de créer des incitations favorables à l’investissement, à l’innovation et à la création d’emplois.

Au fond, je reste convaincu que la meilleure politique économique consiste à donner aux entreprises les moyens de produire davantage, de transformer davantage et d’exporter davantage. Lorsque nos entreprises deviennent plus compétitives, c’est toute l’économie qui en bénéficie : les emplois se créent, les recettes fiscales progressent, la croissance s’accélère et la dette devient plus soutenable.

Le secteur privé n’est pas un simple acteur économique. Il est le véritable moteur de la création de richesse. Si nous voulons renforcer durablement les finances publiques, nous devons d’abord renforcer celles de nos entreprises.

La restructuration de la dette fait aujourd’hui l’objet de nombreux débats. Cette pratique financière s’impose-t-elle au Sénégal ?

À ce stade, je ne pense pas que la restructuration s’impose au Sénégal. Notre pays continue d’honorer ses engagements financiers et conserve encore des marges de manœuvre. La restructuration est une mesure exceptionnelle, généralement envisagée lorsqu’un État n’est plus en mesure d’assurer le service normal de sa dette. Elle constitue un ultime recours, avec des conséquences souvent lourdes : dégradation de la notation souveraine, perte de confiance des investisseurs, accès plus difficile aux marchés internationaux et renchérissement durable du coût du financement. L’expérience de nombreux pays montre qu’il faut parfois plusieurs années pour retrouver une crédibilité financière. Je ne pense pas que le Sénégal ait intérêt à emprunter cette voie tant que des alternatives crédibles demeurent possibles.

Je privilégie donc une gestion active de la dette, fondée sur un reprofilage intelligent. Il ne s’agit ni d’effacer une partie de la dette par une décote (haircut), ni de solliciter un traitement de faveur. Il s’agit de réaménager certaines échéances afin de desserrer la contrainte financière de court terme et de donner au Sénégal le temps nécessaire pour mettre en œuvre sa stratégie de transformation économique. Les chiffres du Trésor plaident d’ailleurs en ce sens : à fin 2024, le taux d’intérêt effectif de notre dette n’était en moyenne que de 3,9 % (3,4 % sur la dette extérieure), pour une maturité résiduelle moyenne de 7,2 ans. Ce n’est pas le profil d’une dette insoutenable qui appelle un défaut, c’est celui d’une dette dont il faut mieux gérer le calendrier de remboursement.

D’ailleurs, les créanciers eux-mêmes n’ont pas systématiquement intérêt à une restructuration. Leur priorité est avant tout d’être remboursés dans des conditions crédibles. C’est précisément ce que permet un reprofilage bien négocié : il offre au débiteur l’oxygène nécessaire pour poursuivre ses réformes tout en donnant aux créanciers une perspective réaliste de remboursement.

Comment valoriser des secteurs tels que l’agriculture et l’industrie ? 

Le temps est un facteur déterminant. Une économie ne s’industrialise pas en quelques années. Moderniser l’agriculture, développer un tissu industriel compétitif, transformer localement nos ressources naturelles, renforcer notre secteur privé, investir dans le capital humain et utiliser nos ressources pétrolières et gazières pour offrir une énergie compétitive exigent de la constance. Le reprofilage doit précisément servir à créer cet espace de transformation.

C’est dans ce contexte que se pose la question du FMI. Je le qualifie souvent de « mal nécessaire ». Cette expression s’inscrit dans une lecture critique des institutions financières internationales, inspirée notamment des travaux de l’économiste Samir Amin, qui analysait le FMI comme un instrument participant à un ordre économique international favorable aux économies dominantes. Cette lecture nourrit ma réflexion, mais un responsable économique doit aussi composer avec la réalité du système financier mondial.

Dans le système financier international actuel, le Sénégal ne peut pas raisonnablement se passer du FMI à ce stade. Non parce que cette institution détiendrait les clés de notre développement, mais parce qu’elle détient aujourd’hui une partie des clés de notre crédibilité financière internationale et, par ricochet, de notre accès aux marchés de capitaux à des conditions plus favorables. Son approbation rassure les investisseurs, les agences de notation et les autres bailleurs de fonds. Elle peut contribuer à réduire la prime de risque exigée sur notre dette et faciliter notre retour sur les marchés à des taux plus soutenables.

C’est toute l’ambivalence de notre relation avec cette institution. Nous avons besoin du FMI pour retrouver la confiance des marchés, mais nous ne devons jamais lui abandonner la définition de notre stratégie de développement. Son rôle est de contribuer au rétablissement des équilibres macroéconomiques ; le nôtre est de construire une économie productive, industrialisée, compétitive et souveraine. Restaurer les équilibres financiers est une condition nécessaire. Le développement, lui, relève exclusivement de la responsabilité des États.

Je voudrais également attirer l’attention sur un aspect souvent sous-estimé : la communication financière. Sur les marchés, les mots ont un prix. Les réactions observées récemment sur les eurobonds sénégalais après certaines déclarations publiques évoquant une éventuelle restructuration en sont une illustration. Les investisseurs réagissent autant aux anticipations qu’aux décisions effectivement prises. La gestion de la dette est donc aussi une gestion de la confiance.

Enfin, je reste convaincu que les réformes économiques ont besoin de stabilité pour produire leurs effets. Les alternances démocratiques sont normales et constituent une richesse. En revanche, les grandes orientations stratégiques du Sénégal devraient faire l’objet d’un consensus national. L’industrialisation, la souveraineté énergétique, la transformation locale de nos ressources, le soutien au secteur privé, la recherche, l’innovation et le développement du capital humain doivent s’inscrire dans la continuité. La stabilité de nos institutions est un actif économique. Elle rassure les investisseurs, réduit la prime de risque et permet aux politiques publiques de produire leurs effets dans la durée.

Le Sénégal n’a pas besoin d’un traitement de faveur ; il a besoin du temps nécessaire pour transformer son économie. C’est cette transformation, et non une simple opération financière, qui permettra de rendre durablement notre dette soutenable.

Au fond, je reste convaincu que la dette est un instrument financier ; le développement est un projet de société. Le véritable défi n’est pas simplement de gérer la dette, mais de faire croître durablement notre richesse nationale plus vite que notre endettement. Si nous produisons davantage, transformons davantage localement nos ressources, consommons davantage ce que nous produisons et améliorons notre compétitivité, alors la dette deviendra naturellement plus soutenable. La finance doit être au service de la production et la production au service de notre souveraineté économique.

Un mot pour conclure ? 

Je voudrais avant tout adresser un message d’espoir aux Sénégalaises et aux Sénégalais. Malgré les difficultés économiques et financières que traverse notre pays, je reste profondément optimiste. L’histoire des nations montre que les grandes crises sont aussi des moments où se prennent les décisions qui changent durablement leur trajectoire. À condition d’avoir une vision, du courage politique et de la constance dans l’action.

La crise que nous traversons ne doit pas être perçue comme une fatalité. Elle révèle surtout les limites d’un modèle de développement trop longtemps fondé sur la consommation, les importations et l’endettement, au détriment de la production, de la transformation locale et de la création de valeur. Elle doit être l’occasion de repenser nos priorités et de bâtir une économie plus résiliente, plus productive et plus souveraine.

Nous avons aujourd’hui des atouts considérables : une jeunesse dynamique, un secteur privé entreprenant, des ressources naturelles importantes, une position géographique stratégique et des institutions qui doivent continuer à se consolider. Mais ces atouts ne produiront leurs effets que si nous faisons de la production, de l’industrialisation, de la transformation locale, de l’innovation, de la consommation de ce que nous produisons et de la bonne gouvernance les piliers de notre modèle économique.

J’en appelle également à l’ensemble de la classe politique. Les débats démocratiques sont nécessaires et les alternances sont une richesse. Mais les intérêts supérieurs de la Nation doivent toujours primer sur les intérêts partisans ou les ambitions personnelles. Les grandes orientations stratégiques du Sénégal – l’industrialisation, la souveraineté alimentaire, la compétitivité énergétique, le développement du capital humain, la recherche, l’innovation et le soutien au secteur privé – devraient faire l’objet d’un consensus national. Le développement d’un pays ne peut pas être remis en cause à chaque alternance.

Je suis convaincu que le patriotisme économique ne consiste pas à se refermer sur soi-même. Il consiste à produire davantage de richesses sur notre territoire, à transformer nos ressources, à créer des emplois, à renforcer nos entreprises et à nous insérer dans l’économie mondiale à partir de nos propres forces. C’est ainsi que l’on construit une souveraineté durable.

C’est cette vision d’un Sénégal souverain, productif, industriel et confiant en lui-même que je défends. Car, au fond, la plus grande richesse d’un peuple n’est pas ce qu’il possède sous son sol, mais ce qu’il est capable de créer au-dessus de son sol grâce à son intelligence, à son travail et à son unité.

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