Le Paradoxe du Seau Percé : Pourquoi la croissance africaine ne réduit-elle pas la pauvreté ?
Depuis le tournant du millénaire, l’Afrique francophone est devenue le laboratoire d’un phénomène qui défie les théories classiques du développement. Pour l’observateur lointain, les chiffres sont vertigineux, presque insolents. Entre l’an 2000 et 2025, le Produit Intérieur Brut (PIB) de la zone a été multiplié par plus de six, bondissant de 45 milliards à près de 285 milliards de dollars. En un quart de siècle, alors que la population doublait, la richesse par habitant a, elle, triplé.
Pourtant, derrière cette symphonie statistique se cache un silence assourdissant : celui de la réduction de la pauvreté qui stagne. Dans les rues d’Abidjan, de Dakar ou de Douala, la question n’est plus de savoir si l’économie croît, mais où elle s’en va. Si la richesse augmente trois fois plus vite que le nombre de convives, pourquoi l’assiette de la majorité reste-t-elle vide ? La réponse tient en une image chirurgicale : l’Afrique francophone est devenue un seau percé.
L’héritage d’un système d’extraction
Pour comprendre la nature des fuites, il faut remonter à la structure même de notre insertion dans le capitalisme mondial. Comme l’a brillamment théorisé l’historien Walter Rodney, nous sommes les héritiers d’une économie de traite qui n’a jamais été réellement démantelée. Nous extrayons, nous cultivons, nous exportons le brut pour importer le transformé.
Ce modèle a été pérennisé par les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) des années 90. En forçant le retrait brutal de l’État des secteurs productifs, ces politiques — critiquées plus tard par le Prix Nobel Joseph Stiglitz — ont laissé nos économies sans défense. Nous avons ouvert nos marchés avant d’avoir construit nos usines. Résultat : notre croissance actuelle est ce que j’appelle une « croissance de transit ». La valeur traverse nos territoires, mais elle ne s’y enracine pas.
Le PIB par habitant : Un trompe-l’œil social
Le calcul du PIB par habitant est mathématiquement simple, mais socialement trompeur. Diviser la richesse totale par le nombre d’habitants donne une moyenne, mais en aucun cas une réalité vécue. Dans nos systèmes extractifs (pétrole, mines, cacao brut), la richesse est « enclavée ».
Elle appartient à une minorité de détenteurs de droits et de rentes qui, par nature, ne consomment pas localement. L’argent perçu par cette élite ressort immédiatement du circuit pour alimenter des comptes à l’étranger ou pour importer des biens de luxe. Pendant ce temps, la masse, qui compose les 265 millions d’habitants de notre zone, reste confinée dans un secteur tertiaire de survie : le petit commerce de produits importés. Nous sommes dans une configuration inédite où le « moyen » s’enrichit tandis que le « réel » s’appauvrit.
La facture de la dépendance : 55 milliards de dollars de fuites
Le trou le plus béant au fond du seau est sans aucun doute celui de notre souveraineté alimentaire. En 2000, la facture des importations alimentaires pour l’Afrique francophone était encore gérable, autour de 7 milliards de dollars. En 2025, elle a explosé pour atteindre le chiffre astronomique de 55 milliards.
Faites le calcul : chaque fois que nous créons un dollar de richesse grâce à nos ressources naturelles, nous en renvoyons une part massive à l’étranger pour acheter ce que nous devrions produire sur notre sol : du riz, du lait, des huiles, du sucre. Nous finançons l’industrialisation du Vietnam, de la France ou du Brésil avec notre propre croissance. Nous sommes les banquiers involontaires du secteur secondaire des autres. Tant que cette hémorragie de capitaux ne sera pas stoppée par la transformation locale, le PIB par habitant ne restera qu’une abstraction mathématique dans un océan de précarité.
Le saut manqué vers le secteur secondaire
Pourquoi cette richesse ne ruisselle-t-elle pas ? Parce qu’il manque le moteur de la redistribution : le secteur secondaire. Nous sommes passés de la houe (secteur primaire) au smartphone (secteur tertiaire de services) en oubliant l’étape de l’usine. Or, c’est l’industrie de transformation qui crée les emplois de masse et stabilise le pouvoir d’achat.
Le secteur des services, bien que dynamique, n’est souvent qu’une chambre d’écho de notre dépendance. Vendre des forfaits mobiles ou des produits importés sur un marché ne crée pas de valeur structurelle ; cela ne fait que faciliter la sortie des devises. L’État, qui devrait être l’impulsion de ce secteur secondaire fort, semble parfois spectateur d’un marché qu’il ne régule plus. L’industrialisation n’est pas une option, c’est une condition de survie.
Conclusion : Une question de volonté
Le seau percé n’est pas une fatalité géographique, c’est un choix politique et entrepreneurial. Nous avons les ressources, nous avons désormais le marché (265 millions de consommateurs), et nous avons la richesse (285 milliards de dollars). Ce qui nous manque, c’est la décision de colmater les brèches.
Colmater le seau, c’est transformer notre cacao avant de l’exporter. C’est conditionner notre riz pour qu’il remplace celui de Bangkok dans nos assiettes. C’est créer cette classe de bâtisseurs capables de retenir la valeur ajoutée sur le continent.
Mais alors, une question s’impose à nous avec une urgence nouvelle : Sommes-nous condamnés à rester les éternels spectateurs d’une richesse qui ne fait que transiter par nos ports ? Si nous sommes capables de multiplier notre richesse par six en vingt-cinq ans, pourquoi sommes-nous toujours incapables de nourrir nos propres enfants sans l’aide du marché mondial ? Jusqu’à quand accepterons-nous que notre croissance serve à construire les usines des autres plutôt que les nôtres ?
Et vous, pensez-vous que l’entrepreneur africain est prêt à devenir le fabricant du bouchon, ou continuerons-nous à supplier pour que l’on verse plus d’eau dans un seau que nous refusons de réparer ?
Par Jean Lucien Kodjani
Chairman Afreeka Holding,
Director Millenium African Institute