Actrice engagée du marché financier régional, Seynabou Dia revient sur trois opérations majeures qu’elle a contribué à structurer : le Green, Social and Sustainable Bond de Baobab Sénégal, le premier certificat de dépôt « covered » de la BNDE et le premier Agri Green Bond de la région, émis par Swami Agri. Dans cet entretien, elle analyse le rôle de la finance durable dans le financement des entreprises et des États.
Ces dernières années, vous avez contribué à la mise en œuvre d’opérations majeures pour Baobab Sénégal, la BNDE, mais également Swami Agri. Pouvez-vous revenir sur ces différents projets et sur leurs portées économiques et sociales ?
J’ai en effet eu la chance de travailler sur des projets d’envergure, innovants et à fort impact social et environnemental, chacun marquant à sa manière une étape importante pour le marché financier régional. L’opération Baobab Sénégal occupe une place particulière dans mon parcours : il s’agissait du premier Green, Social and Sustainable Bond émis par un acteur privé dans la région UEMOA. Ce fut mon premier contact direct avec le marché financier régional et, pour une pure corporate banker, mener à bien une transaction de cette nature a représenté une grande fierté professionnelle. L’impact attendu était d’autant plus significatif que l’opération a permis de mobiliser 20 milliards de FCFA destinés à financer 5 000 petites et moyennes entreprises, avec un accent particulier mis sur les femmes et les jeunes
entrepreneurs.
L’appétit venant en mangeant, j’ai ensuite co-structuré puis co-exécuté avec succès le premier certificat de dépôt de type « covered » de la zone, émis par la Banque Nationale pour le Développement Économique (BNDE), pour un montant de 20 milliards de FCFA destiné à financer la campagne agricole 2026/2027. La spécificité de cette opération réside dans le fait qu’au-delà de la solidité intrinsèque de l’émetteur, le caractère « covered » apporte une garantie supplémentaire grâce à un pool d’actifs dédié — en l’occurrence des titres publics — renforçant encore la sécurité du mécanisme. Les fonds mobilisés ont vocation à financer un secteur prioritaire, l’agriculture, dont les enjeux sont majeurs pour notre essor économique.
Enfin, j’ai eu l’opportunité de structurer le premier Agri Green Bond de la région, émis par Swami Agri, premier producteur de pommes de terre au Sénégal. Il s’agit d’une entreprise aux fondamentaux solides, avec un potentiel de croissance avéré, qui a longtemps bénéficié de l’accompagnement de ses partenaires bancaires traditionnels. Cependant, face à l’augmentation continue des volumes de production, ses besoins de financement se sont considérablement accrus, rendant impératif de mobiliser 30 milliards de FCFA rapidement et en une seule opération. Le marché des capitaux s’est alors imposé comme l’alternative la plus pertinente pour concrétiser cette ambition. Les fonds levés serviront à renforcer la capacité de stockage de l’entreprise, dans un contexte où plusieurs récoltes finissent malheureusement par pourrir faute de conservation adéquate. L’impact, tant économique que social avec la création de 500 emplois directs et de plusieurs milliers d’emplois indirects, est donc particulièrement significatif.
Qu’est-ce que cela vous fait, en tant qu’actrice du marché, d’avoir participé à ces opérations phares qui contribuent, à coup sûr, au développement économique et social du Sénégal, mais également de l’espace UEMOA ?
Ces trois opérations que j’ai originées n’ont eu qu’un seul objectif : apporter une solution concrète à une problématique qui me tient particulièrement à cœur, celle de l’accès des entreprises au financement à des conditions plus favorables. Cela passe nécessairement par l’accompagnement des institutions financières dans leur accès à des ressources longues, à un coût plus bas, ce qui permet en retour aux corporates d’être financées à des taux plus faibles et avec des maturités plus longues.
À chaque closing, j’ai le sentiment qu’une solution concrète vient d’être posée sur la table, qu’une première étape est franchie. Il faut désormais répliquer ces mécanismes et en inspirer d’autres, afin de multiplier les initiatives à la fois innovantes et porteuses d’impact réel pour nos économies.
Aujourd’hui, selon vous, comment la finance verte peut-elle être un catalyseur pour les entreprises et les États dans un contexte de durcissement des conditions de financement ?
Je préfère parler de finance durable, qui englobe naturellement la finance verte. C’est un levier remarquable pour orienter les capitaux levés vers des projets à fort impact social et/ou environnemental. Il faut d’ailleurs noter que, dans nos pays, la quasi-totalité des projets structurants comporte déjà l’une ou l’autre de ces dimensions, tant les besoins de développement restent importants et les chantiers nombreux.
La finance durable peut réellement jouer un rôle de catalyseur, précisément parce qu’elle impose une discipline nouvelle aux émetteurs : elle les pousse à présenter des projets bien ficelés en amont, assortis d’indicateurs d’impact clairement définis, et à se soumettre à un reporting régulier et rigoureux. Cette exigence de méthode et de transparence a des effets vertueux bien au-delà de la seule opération financière : elle structure la gouvernance des entreprises, renforce la rigueur dans l’utilisation des fonds après leur mobilisation, et garantit, in fine, un impact réel et mesurable sur nos économies.
Dans un contexte de durcissement généralisé des conditions de financement à l’échelle mondiale, où les investisseurs sont de plus en plus sélectifs, la capacité à démontrer un impact concret et vérifiable devient un véritable avantage compétitif pour les émetteurs de notre région. La finance durable permet ainsi de diversifier les sources de financement, d’attirer une nouvelle catégorie d’investisseurs sensibles à l’impact, et d’offrir aux États comme aux entreprises des alternatives crédibles au financement bancaire traditionnel, à un moment où celui-ci se raréfie et se renchérit.
À votre avis, quelles sont les actions, initiatives et réformes qui s’imposent pour exploiter pleinement le potentiel et les atouts de la finance verte ?
Il nous faut, avant tout, davantage d’investisseurs à impact présents dans la zone UEMOA — des investisseurs sensibles aux impacts sociaux et environnementaux des opérations, au-delà de leur seule rentabilité financière. Des investisseurs qui ne s’inscrivent pas dans une logique court-termiste, mais qui apportent au contraire un capital patient, véritablement adapté aux business models de nos corporates et aux cycles longs de nos économies.
Au-delà de cet enjeu d’appétit investisseur, plusieurs chantiers me semblent prioritaires. D’abord, le développement des capacités locales en matière de structuration et de vérification externe pour réduire notre dépendance vis-à-vis d’expertises extérieures et faire émerger un écosystème local robuste. Il est également essentiel de sensibiliser davantage les émetteurs, notamment les PME, aux opportunités qu’offre ce marché, car beaucoup ignorent encore qu’elles pourraient y avoir accès. Enfin, un dialogue plus étroit entre régulateurs, investisseurs, fonds de garanties et corporates permettrait de construire des mécanismes de garantie et de rehaussement de crédit, qui faciliteraient l’accès au marché pour des émetteurs plus jeunes ou de taille plus modeste, et donc d’élargir la base des bénéficiaires de la finance durable.


