L’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives pour les économies africaines, notamment dans l’amélioration de l’accès aux services financiers, la modernisation des entreprises et le développement de secteurs stratégiques. Pour Ibnou Soumaré, gérant de Hermesis Finance, société spécialisée en investissement financier et stratégie des organisations, l’IA dépasse le cadre d’une simple innovation technologique. Elle constitue une transformation culturelle majeure, qui impose aux acteurs économiques de repenser leurs modèles, leurs données et leurs capacités d’adaptation.
L’intelligence artificielle pourrait devenir un accélérateur majeur de l’inclusion financière en Afrique de l’Ouest, mais son impact dépendra de la capacité des économies à lever plusieurs obstacles liés à l’accès, à la formation et aux infrastructures. Pour Ibnou Soumaré, gérant de Hermesis Finance, société spécialisée dans le conseil, la formation en investissement financier et la stratégie des organisations, l’IA ne doit pas être analysée uniquement sous l’angle technologique. « L’IA n’est pas un phénomène local mais global. La réduire à une simple révolution industrielle — on parle de révolution 4.0 après celle de l’informatique au XXe siècle — serait la circonscrire au seul aspect matériel. C’est en réalité une révolution culturelle, de l’ordre de l’invention de l’écriture à Sumer, 3500 ans avant J.-C. », explique-t-il.
Dans le domaine financier, cette technologie pourrait contribuer à réduire les barrières qui limitent encore l’accès aux services financiers pour une partie importante des populations. Selon l’expert, l’intelligence artificielle peut agir sur trois principales fractures : territoriale, sociale et numérique. « L’IA peut naturellement contribuer à l’inclusion financière en faisant tomber les barrières classiques », souligne Ibnou Soumaré. Il estime notamment que l’utilisation des langues locales dans les solutions numériques pourrait faciliter l’accès aux services financiers pour des populations éloignées des circuits bancaires traditionnels.
Pour lui, le défi ne réside toutefois pas uniquement dans la disponibilité des outils. « Si l’utilisation d’une “soft IA” comme les chatbots ChatGPT ou Claude est devenue une routine pour une minorité, la barrière de l’éducation et de l’usage demeure réelle pour le plus grand nombre », analyse-t-il.
L’enjeu consiste donc à concevoir des solutions plus simples, intuitives et adaptées aux réalités locales. Cette démocratisation suppose également de prendre en compte la capacité financière des utilisateurs. « Au-delà de l’appropriation, le défi sera aussi économique, indexé sur le pouvoir d’achat des populations », rappelle-t-il.
La question des données demeure également centrale. La qualité et la disponibilité des données constituent une condition essentielle pour développer des applications d’intelligence artificielle performantes. À cela s’ajoute la problématique énergétique, qui représente un enjeu important pour les pays africains. « À l’échelle de nos pays, ce dernier point devrait être géré au niveau régional, alliant autonomie nationale et logique de réciprocité institutionnelle », estime-t-il.
Banques et fintechs face au défi de l’intégration de l’IA
L’intégration de l’intelligence artificielle dans le secteur financier pose également la question de la préparation des acteurs économiques. Selon Ibnou Soumaré, les banques traditionnelles et les fintechs de l’UEMOA ne rencontrent pas les mêmes difficultés. Les banques classiques doivent principalement faire face à des contraintes internes liées à leur organisation et à leurs modes de fonctionnement. « Pour les banques traditionnelles, les obstacles sont d’ordre managérial, avec la sociologie des organisations, les spécificités des métiers de la banque et de l’assurance, mais aussi organisationnel avec des systèmes d’information et des processus opérationnels relativement conservateurs », explique-t-il.
À l’inverse, les fintechs disposent d’une plus grande capacité d’innovation, mais doivent encore renforcer leur structuration. « Les fintechs souffrent d’un manque d’homogénéisation et de standards ; elles doivent tendre vers un cadre référentiel convergent pour une plus grande efficacité interactive », indique l’expert. Dans ce contexte, les initiatives portées par les régulateurs régionaux, notamment la BCEAO et l’AMF-UMOA, jouent un rôle important dans la construction d’un environnement commun. « Les normalisations encouragées par des entités centrales vont précisément dans ce sens : créer un cadre commun, sans pour autant bloquer l’agilité minimale nécessaire à leur évolution », poursuit-il.
Éducation, agriculture, santé : les secteurs prioritaires
Pour Ibnou Soumaré, certains secteurs doivent être placés au cœur des stratégies d’investissement en intelligence artificielle en Afrique de l’Ouest. Il cite notamment l’éducation, la formation, la santé, l’agriculture, l’industrie et les services experts.Ces domaines répondent aux principaux défis économiques et sociaux de la région, caractérisée par une population majoritairement jeune. « Ils permettent de cadrer les besoins économiques et sociaux d’une population essentiellement jeune, face à des organisations fonctionnant encore sur le modèle du XXe siècle », analyse-t-il.
L’expert plaide ainsi pour une transformation des modèles d’organisation et de production. « Privilégier des schémas agiles, associés à des impératifs stratégiques autour de la qualité du capital humain et de la productivité, semble être le “kick and rush” impératif pour propulser les pays d’Afrique de l’Ouest », conclut-il.
Pour les économies de l’UEMOA, l’intelligence artificielle apparaît donc comme un outil capable d’accompagner la modernisation des services financiers et publics, mais également comme un levier de compétitivité. Sa réussite dépendra cependant de la capacité des États et des acteurs privés à investir dans les compétences, les infrastructures numériques et un cadre réglementaire adapté.


