La Conférence de Bandung de 1955 a marqué un tournant dans l’histoire du multilateralisme. Elle a rappelé que l’universalité ne peut être authentique que si elle est co-construite par l’ensemble des peuples. Mais Bandung n’est qu’un jalon dans une longue histoire où l’humanité a dû, à plusieurs reprises, défendre l’idée d’un destin commun contre les forces du repli identitaire.
Aujourd’hui, alors que les crispations identitaires ressurgissent dans de nombreuses régions du monde, revisiter ces moments historiques éclaire l’importance des concepts d’humanité, d’humanisme et d’universalité comme fondements du multilatéralisme.
L’idée d’Humanité s’est elle-même forgée dans les crises mondiales. La Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), adoptée après la Seconde Guerre mondiale, est née de la conviction que l’humanité devait se doter de principes communs pour éviter le retour des barbaries. Elle affirme que « la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine » est la base de la liberté et de la justice.
Ce texte n’est pas une création occidentale; il a été co-rédigé par des personnalités venues d’horizons divers, telles que Peng Chun Chang (Chine), Charles Malik (Liban) ou Hansa Mehta (Inde), qui ont élargi la notion d’universalité et l’ont fait adoptée par une Assemblée générale des Nations Unies où siégeaient déjà des pays d’Asie, d’Amérique latine et du Moyen-Orient, la Déclaration illustre, donc, un effort collectif.
Ce principe trouve des échos dans la Charte du Mandé (Kurukan Fuga), proclamée en 1236 par Soundiata Keïta dans l’empire du Mali, et reconnue par l’UNESCO comme patrimoine immatériel de l’humanité. Elle énonçait déjà des droits fondamentaux tels que le droit à la vie, la liberté individuelle ou l’abolition de l’esclavage.
Ainsi, l’humanité comme principe politique est née d’une pluralité de traditions, et non d’une vision unilatérale.
L’ Humanisme quant à lui, est reconnu comme un rempart contre les idéologies d’exclusion. Durant les mouvements anticoloniaux du XXᵉ siècle, des penseurs comme Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Frantz Fanon ou Rabindranath Tagore ont défendu un humanisme qui refuse l’assignation identitaire. Ils affirmaient que l’humanisme devait être décolonisé, c’est-à-dire ouvert à toutes les expériences humaines. Césaire écrivait : « Il n’y a pas de mission civilisatrice, il n’y a que des rencontres humaines. »
Cet humanisme pluraliste a nourri Bandung et, plus tard, le Mouvement des non-alignés. La Conférence de La Havane (1979) a prolongé cette vision en défendant un ordre économique international plus équitable, rappelant que la dignité humaine ne peut être garantie si les inégalités structurelles persistent.
La notion d’Universalité, la troisième idée du triptyque qui constitue le socle du multilatéralisme est une construction historique et plurielle. Elle est fondée sur l’humanité et l’humanisme et n’est jamais un héritage figé; elle se réinvente au fil du temps. Bandung en 1955 a permis de redéfinir l’universel depuis le Sud. Les pays réunis ont contesté l’idée d’un universel défini par un seul centre et proposé une universalité plurielle, fondée sur la souveraineté des peuples, la non-ingérence, la coopération, la justice économique et la coexistence pacifique.
Cette vision a inspiré la création du G77 en 1964, qui porta la voix du Sud dans les institutions multilatérales. La Charte de l’OUA (1963), puis celle de l’Union africaine (2002), ont réaffirmé que l’universalité devait intégrer les réalités africaines telles que la lutte contre l’apartheid, gestion des frontières héritées de la colonisation ou les défis du développement.
Voici l’héritage du multilatéralisme à réinventer avec un Sud Global comme acteur central.
L’histoire montre, donc, que les crises font ressurgir les forces de fragmentation. Des années 1930 à la guerre froide, en passant par les conflits ethno-nationaux des années 1990, le repli identitaire a fragilisé la coopération. Pourtant, des voix se sont élevées pour défendre l’universalité : l’UNESCO dès 1945, la Commission Brandt en 1980, ou les conférences de Rio et de Paris, rappelant que les défis globaux exigent des réponses universelles.
Aujourd’hui, le Sud Global n’est plus périphérique, il est devenu un acteur central dans la redéfinition des règles internationales. Fort de son expérience historique de domination et de marginalisation, il possède une capacité unique à proposer des alternatives. Face au repli identitaire, le Sud peut incarner une souveraineté partagée; une souveraineté qui ne s’oppose pas au multilatéralisme, mais qui l’enrichit.
Le nouveau multilatéralisme sera comme une antidote qui reconnaitra que les peuples partagent un destin commun face aux guerres, aux pandémies, aux crises climatiques et la dignité humaine au-dessus des intérêts de puissance; et qu’il faut construire des normes communes, non comme l’expression d’un seul modèle, mais comme la synthèse de contributions multiples.
En conclusion, le multilatéralisme ne survivra que s’il reste enraciné dans ces trois idées : l’humanité, l’humanisme et l’universalité. Mais la survie ne suffit pas. Les institutions construites sur ces idées doivent être reconstruites pour le monde dans lequel nous vivons réellement aujourd’hui.
Dès lors, ces deux changements sont urgents. Premièrement, la représentation doit refléter la réalité. La plupart des institutions multilatérales ont été façonnées en 1945. Le monde a changé, mais elles non. L’Afrique abrite 1,5 milliard de personnes, et pourtant elle ne dispose d’aucun siège permanent là où se prennent les décisions les plus importantes qui la concerne. Réformer ces institutions est un impératif et la seule manière pour elles de rester légitimes.
Deuxièmement, les règles mondiales doivent être écrites par tous. Si Chang, Malik et Mehta ont pu contribuer à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948; en 2026, les règles sur l’intelligence artificielle, le climat, les pandémies ou le monde numérique ne devraient pas être écrites sans que le Sud en soit un co-auteur à part entière. La Charte du Mande, l’Ubuntu, le buen vivirlatino-américain et les idées asiatiques d’harmonie avec la nature ne sont pas seulement des traditions. Ce sont des outils pour aider à construire le cadre universel dont nous avons encore besoin.
La leçon de Bandung était simple : l’universel se construit ensemble, ou il ne se construit pas du tout. Soixante-dix ans plus tard, la question n’est plus de savoir si le Sud global a le droit de contribuer à façonner les règles mondiales. La question est de savoir si les institutions actuelles ont le courage de changer.
L’héritage que nous, contemporains, laisserons au XXIe siècle est une lutte intellectuelle, politique et morale contre les forces du repli identitaire. Dans un monde où les fractures se multiplient, où les récits s’affrontent et où les identités se durcissent, revenir à Bandung et aux grandes références humanistes du XXe siècle n’est pas un simple exercice de mémoire : c’est une nécessité stratégique.
Fin.

