Face à la rupture entre Afreximbank et Fitch, le débat sur la souveraineté financière et la pertinence des agences de notation internationales revient au cœur des enjeux africains. Dans cet entretien, le banquier d’affaires Guy Abby Nogues décrypte les implications de cette décision, les limites du système actuel et le rôle stratégique que peuvent jouer les agences locales comme Bloomfield Investment Corporation et Moody’s pour mieux évaluer les risques et soutenir le financement du continent.
Afreximbank a acté sa rupture avec l’agence de notation Fitch. Que vous inspire cette décision de l’institution bancaire ?
Dans un contexte où la critique des biais des grandes agences de notation envers l’Afrique est récurrente, la décision d’Afreximbank est avant tout un geste de souveraineté stratégique. Elle ravive le débat sur la pertinence de ces agences dans l’évaluation des Etats et entreprises en Afrique, souvent perçus comme sous-évalués. Pour justifier sa décision, Afreximbank met en avant la solidité de son bilan, la qualité de ses actionnaires publics africains et les protections juridiques de son traité pour justifier qu’un modèle de notation standard ne capture pas correctement son risque réel.
En rompant avec Fitch, Afreximbank cherche à reprendre la main sur le narratif, à éviter qu’une méthodologie jugée inadaptée ne contraigne sa capacité à financer le commerce et les projets africains dans un contexte de besoins massifs de financement. Cette décision certes cohérente avec une ambition d’autonomie financière, augmente cependant le risque de malentendu avec certains investisseurs globaux, surtout tant qu’un cadre de notation mieux adapté à ce type d’institution n’est pas largement accepté.
A court terme, cette décision peut paraitre comme un pari risqué sur son accès futur aux marchés internationaux de capitaux d’autant plus que Fitch a rétrogradé sa note de crédit à long terme de « BBB- » à « BB+ », la faisant passer dans la catégorie spéculative (« non-investment grade ») en apportant un signal négatif aux investisseurs. La note « BB+ », jugée plus risquée, modifie en effet la perception du risque de la banque, entraîne une augmentation du coût d’emprunt sur les marchés internationaux et affecte sa capacité à lever des fonds dans des conditions avantageuses ; les investisseurs exigeant désormais des rendements plus élevés pour compenser le risque perçu.
Les contestations sont de plus en plus nombreuses concernant les conclusions ou perceptions des agences de notation. Qu’est ce qui peut être à l’origine de ce manque de confiance ?
Aujourd’hui, plusieurs facteurs structurels alimentent la défiance envers les agences de notation. Le modèle « émetteur-payeur » (l’emprunteur payant la notation) nourrit l’idée que l’agence est à la fois juge et partie, avec un risque de complaisance envers un bon client ou, au contraire, de pression excessive. Avec trois grandes agences qui dominent le marché mondial de la notation financière, un soupçon d’oligopole et de pensée uniforme sur l’évaluation du risque de crédit a pris forme. Leurs notations influencent directement les règles prudentielles des banques, ce qui donne à ces acteurs privés un pouvoir considérable sur le financement des États et des entreprises.
En général, leurs méthodologies de notation restent complexes et partiellement opaques pour le grand public et parfois même pour les émetteurs, ce qui rend difficile toute contestation argumentée d’une décision. Pour ce faire, certains observateurs dénoncent des biais régionaux ou idéologiques, ce qui alimente l’idée d’un manque d’objectivité totale.
Face à cette situation, quel rôle une agence de notation africaine peut jouer, dans un contexte où la perception des risques est jugée élevée pour les pays du continent ?
Une agence de notation africaine peut devenir un levier pour réduire la « prime de risque Afrique », en proposant une lecture plus fine et contextuelle des économies africaines, et ainsi faciliter l’accès au financement à des conditions moins contraignantes. Cette agence permettrait alors de mieux calibrer la perception du risque en développant des méthodologies plus adaptées aux réalités locales (structure des économies, poids de l’informel, impact des réformes), plutôt que de calquer uniquement les grilles des grandes agences occidentales.
Cette agence produirait également des notations qui rapprochent le risque perçu du risque réel, en corrigeant les biais systématiques souvent signalés par certains experts africains et au-delà affinerait son analyse par secteur d’activité pour indiquer aux investisseurs où les risques sont en réalité maîtrisables. Pour ce faire, les notations plus justes produites par cette agence se traduiraient par une baisse des taux d’intérêt supportés par les États et les entreprises africaines et diminueraient la perception d’un risque « systématiquement élevé ».
Pour terminer, cette agence devrait se doter d’une gouvernance indépendante (conseil d’administration pluraliste, règles de gestion des conflits d’intérêts, détachement de toute pression politique) pour éviter l’image de « juge et partie » et nouer des partenariats avec des institutions multilatérales et des agences existantes pour mutualiser les données et expertises afin de renforcer sa crédibilité technique.
Comment les agences de notations locales (Bloomfield, Moody’s (ex WARA) peuvent-elles contribuer à assurer cette mission d’évaluation des risques et de la solvabilité des institutions comme Afreximbank ?
Les agences de notation locales peuvent jouer un rôle complémentaire aux grandes agences internationales pour apprécier le risque et la solvabilité de nos institutions régionales, de nos Etats et entreprises. Elles peuvent apporter une lecture plus fine du risque en intégrant au mieux le contexte dans l’analyse du risque de crédit, en affinant l’évaluation de la qualité des actifs et appréciant le rôle quasi‑souverain des différentes institutions. En offrant cette notation, elles vont réduire le risque de perception « binaire » (investment grade / spéculatif) en fournissant aux investisseurs des repères adaptés à leurs propres contraintes et horizons d’investissement.
En renforçant également la transparence et la discipline interne de ces institutions par un dialogue régulier avec le management, ces agences vont les amener à documenter et expliciter leur politique de risque pour laquelle le processus de notation va agir comme un mécanisme externe de discipline, en encourageant une meilleure gouvernance des risques et une allocation plus prudente des ressources.
Enfin, la mise à disposition de rapports de notation aux marchés va renforcer la transparence vis‑à‑vis des investisseurs et, une bonne notation locale pourrait alors compenser en partie l’impact d’une dégradation internationale. Aujourd’hui, Bloomfield et Moody’s contribuent clairement à cette mission en offrant une vision enracinée dans la réalité africaine, qui complète les notations globales et aide à mieux relier le risque perçu au risque réel des institutions, Etats et entreprises sur le continent africain.